Brèves de campus

Mardi 20 septembre 2005 2 20 09 2005 11:21

  Me voilà donc à Beida, fac la plus prestigieuse de Pékin, ce qui m'attire toujours beaucoup de respect quand je dis que je suis prof là-bas. En fait, Beida, c'est la fac de tous les records en Chine: la plus ancienne, la plus grande BU d'Asie (ça vous en bouche un coin, pas vrai?), mais c'est sans doute surtout le plus beau campus de Chine, avec son lac, ses monuments, ses amoureux, ses saules pleureurs, ses écureuils, et surtout sa porte Ouest, devant laquelle pas un touriste digne de ce nom ne manque de se faire photographier :

Beida, la porte Ouest

  Au sein de cette vénérable institution, je suis payé pour parler français, enfin plus précisément pour faire parler mes étudiants. A 20 par classe maximum, tous dociles comme de bons petits gardes rouges, ça devrait être du velours. Erreur! Car d'un côté, l'étudiant en français est dur à la tâche -comme le garde rouge, oui, le même-, persévérant comme le buffle, et du coup, en 2e année, ils te torchent en 2 séances le passé simple, le plus-que-parfait, et conjuguent tous les verbes les plus improbables aux temps les plus désuets sans l'ombre d'une hésitation. Moi qui rame chaque jour pour commander à manger, je fais piètre figure en comparaison...

  Par contre, quand il s'agit de prendre la parole... silence de mort dans la salle. Ils sont à peu près aussi volubiles qu'un vase Ming; prenant des airs impénétrables, ils se perdent dans des abîmes de réflexion sur leur feuille. J'ai beau les relancer, les cajoler, rien n'y fait: ils ne desserreront les dents que contraints et forcés.

  Du coup, j'ai développé quelques stratagèmes pour ne pas avoir à toujours désigner quelqu'un au pif. Le plus efficace, pour les mettre en confiance, c'est de leur parler de cul. Ils n'ont pas dû y être habitué, parce que dès que je leur raconte les problèmes d'érection de Louis XVI, que je leur parle des maîtresses de Chirac ou même -j'ai osé!- de la Vierge Marie qui se fait cabosser par le Bon Dieu... hé ben étrangement, ils deviennent subitement très coopératifs. A quoi ne suis-je pas réduit...

Par Sylvain - Publié dans : Brèves de campus
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Dimanche 24 septembre 2006 7 24 09 2006 17:46

 

Certains esprits chagrins me reprochent dans l'oreillette mes jugements moralistes sur mes pauvres petits étudiants chinois. Il est pourtant assez frappant de constater que ceux-ci n'ont même pas conscience de vivre dans une dictature. Ils ne se rendent absolument pas compte de la censure exercée par le gouvernement, à travers son jovial Ministère de la Propagande.

 Cependant, il est vrai que j'ai un peu jeté le bébé avec l'eau du bain, en considérant qu'ils voulaient tous faire du bizness, que rien d'autre ne les intéressait. J'ai eu hier un démenti tout à fait officiel de cette information, par le directeur de Beida himself, qui animait une grande réunion de rentrée. Je vous rassure, je n'y suis pas allé, j'ai laissé le soin à ma police secrète personnelle de me faire un petit résumé.

 Dans cette réunion ennuyeuse à souhait, donc tout à fait réussie, il est apparu une information qui n'en finit pas de m'étonner : l'option la plus choisie par les étudiants de 1ère année n'est pas, comme je voulais perfidement l'insinuer, l'économie, le marketing, ou que sais-je encore. Non non, absoluement pas. Ces disciplines ne se classent qu'en seconde position derrière... je vous le donne en mille: l'histoire. Oui, vous avez bien lu, dans cette fac où l'on ne peut pas parler du massacre, il y a 16 ans, des étudiants du campus, on étudie l'histoire. Vous trouvez cela étonnant? Mais enfin, c'est parfaitement normal, voyons!

Alors que l'on ne trouve bien évidemment pas un seul livre sur le mouvement démocratique de 1989 et sur sa répression. Pas plus que de livres sur, mettons, le Tibet, par exemple. De toute façon, chacun sait qu'il n'y a pas de problème au Tibet, et que les Tibétains sont tous fous de joie d'appartenir à la grande nation chinoise. Tout comme chacun sait, bien entendu, que le Dalaï-Lama est un criminel notoire, un terroriste sanguinaire. 

  S'il y a bien une chose qui m'intrigue, c'est celle-ci: dans une fac où l'on apprend aux étudiants tout, sauf à se forger un semblant de pensée personnelle , comment peut-on faire de l'histoire? Ou alors c'est des gens qui aspirent à devenir consultants pour les séries costumées ringardes à la télé, qui sait?

  Mais comme je ne vais pas passer mon temps à déblatérer contre la dictature pseudo-communiste, j'ai mis en ligne un 2e album photo. Allez faire un tour, et n'hésitez pas à laisser vos commentaires!

Par Sylvain - Publié dans : Brèves de campus
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Samedi 14 octobre 2006 6 14 10 2006 11:05

Hier, au Bed, adresse branchée du Pékin expat', avait lieu la soirée de lancement d'Aujourd'huilachine.com, portail d'information créé par Hikari Productions, une boîte de prod audiovisuelle. Tout le gratin de la presse française à Pékin était là: la correspondante de Libé, celle de TF1, etc.

J'ai pu y faire la connaissance d'un très sympathique employé chinois de l'AFP, chargé de vendre les contenus de l'AFP aux médias chinois. Attention, rien de subversif ici: l'AFP vend surtout du contenu relatif au sport ou à la mode, rien de bien sensible...

Ce qui est plus amusant, c'est que ce que fait l'AFP est théoriquement illégal: en effet, Xinhua ("Chine nouvelle"), l'agence officielle, détient en théorie un monopole sur l'information. Il est, en principe, interdit aux médias locaux de diffuser des informations (textes, photos, infographies) fournies par les agences étrangères. Dans les faits, il y a toujours eu une tolérance de la part du gouvernement.

Mais dimanche dernier, comme le rappelle Libé, Xinhua a sonné le rappel à l'ordre, en répétant fermement les interdits: plus question d'utiliser les informations fournies par les agences étrangères, et, évidemment, interdiction de diffuser la moindre information «menaçant l'unité nationale, la souveraineté et l'intégrité territoriale, la sécurité nationale, la réputation ou les intérêts en Chine».

A ce tour de vis, deux explications: d'un côté, le marché chinois de l'information, avec presque 2 000 titres de presse, est juteux, et Xinhua se fait tailler des croupières par Reuters ou l'AFP.  Et puis, évidemment, il faut, pour le pouvoir chinois, resserrer le contrôle de l'information - même si, encore une fois, les nouvelles vendues par l'AFP ne semblent pas avoir de quoi provoquer la colère de messieurs les censeurs...

Mais l'avenir de l'AFP ne semblait pas trop préoccuper ce représentant: sans doute le business deviendra-t-il un peu plus souterrain, en attendant le prochain assouplissement.

Mais visiblement, à l'approche des JO, une des plus importantes sources de revenus de l'AFP consiste à revendre du contenu aux sponsors. Etrange, me dis-je, ces sponsors ne sont pas des médias. Mon interlocuteur me corrige alors: l'AFP vend du "contenu informatif" (quelle expression barbare!) à des marchands de voiture, par exemple (je ne les citerai pas, non mais et puis quoi encore, ils ne me paient pas, moi), qui ensuite utilisent ces photos, par exemple, pour réaliser de jolies plaquettes de com'. Comme quoi, surtout quand on évite tout sujet sensible, la différence entre information et pub est vraiment des plus ténues...

Par Sylvain - Publié dans : Brèves de campus
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Lundi 16 octobre 2006 1 16 10 2006 12:36

Peu de temps après mon arrivée à Beijing, j'ai rencontré Camille, éminente figure de la blogosphère pékinoise, qui a découvert la Chine en 1995, pour étudier à Beida, où je fais moi-même mes premières armes de prof. Ni une, ni deux, nous décidons de nous y retrouver, pour confronter nos impressions et mesurer le temps qui passe dans ce microcosme si particulier qu'est Beida.

Beida (Běijīng Dàxué, Université de Pékin), c'est en effet à la fois l'université la plus prestigieuse, héritière de l'université impériale, mais c'est aussi la plus remuante : la plupart des mouvements qui marquent l'histoire tumultueuse de la Chine sont nés ici: la Révolution culturelle, les manifestations de juin 1989...

Plus modestement, cette vidéo est surtout une déambulation dans le Beida d'hier et d'aujourd'hui. Une déambulation qui dure quand même 24 minutes. Alors lancez l'engin, appuyez sur le bouton pause, allez sortir le chien, et hop! le tour est joué. Bonne regardure!

 

Et pour ceux qui n'en ont pas assez, il y a un nouvel album spécial Beida, juste à droite. Ou pour ceux qui aiment les photos de feuilles mortes, vous pouvez aller faire un tour ici... 

 

Par Sylvain - Publié dans : Brèves de campus
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Dimanche 19 novembre 2006 7 19 11 2006 14:12

Dans le cadre de mes cours, j'ai fait bosser mes étudiants sur un extrait des Lettres persanes, et après une séance d'analyse littéraire, je leur ai demandé de m'écire, eux aussi, une lettre persane. Plusieurs d'entre eux m'ont, fort logiquement, décrit la Chine depuis un point de vue soi-disant "étranger". Le résultat ne manque pas d'être amusant... et pour vous le prouver, voici une des lettres (et en illustration, pour pas vous fatiguer les yeux, quelques photos du campus) :

Cher papa,

Ca fait donc des siècles qu'on ne s'est pas vus ! ça va ? Vous me manquez, toi, maman, et Tutu le petit chien !

Après cinq heures de vol pour Pékin, douze heures de train pour Wuhan, trois heures de bus pour la ville de Qianjiang, et encore trois heures dans le bus pour la campagne, enfin je suis arrivée à la campagne de cette petite ville de la province du Hubei, au centre de la Chine. Ce long voyage m'a tant dégoûtée que je n'avais pas du tout d'appétit au repas préparé pour les « amis de Paris ».

Cependant, nous ne sommes pas amis, pas du tout. A la première vue, j'ai senti que la vie ici serait bien dure. Les gens ont une peau à la fois jaune et noire, toute ridée comme une noix. C'est le travail qui a gravé tant de rides, j'en suis sûre. Bien qu'ils aient l'air chaleureux, les gens d'ici parlent d'un accent qu?on comprend mal, même s'il y a des sinologues dans notre groupe. Ils parlent comme de la mitraille, ils rient comme des vaches, ils pleurent comme la tonnerre ! Ils ne sont pas du tout cultivés, ils ne savent rien sur les règles les plus simples telles que « après vous ». Où que tu sois, les gens en train de manger une galette, de bavarder, de pisser près du sentier, ils se retournent pour t'observer en disant quelque chose derrière ton dos, comme si tu étais un panda dans un parc zoologique.

Par rapport aux gens, le paysage est acceptable. Avec des champs verts plus ou moins bien divisés pour des plantes différentes, avec le temps doux et humide, avec l'air frais, la vie ici semble confortable, si on ne songe pas à travailler. Voir les gens travailler est choquant pour nous. Ils retroussent leurs pantalons, plongent les pieds dans l'eau du champ, et sèment ou récoltent avec un truc bizarre. Sans aucune machine, leur travail me fait envier les paysans français qui sont trop heureux d'avoir droit à la technologie.

La cuisine hubeinoise est délicieuse, si on n'ajoute pas tant de sel ou tant de piments dans le plat comme s'ils étaient gratuits. La plupart des plats sont des légumes. Et, quand je vois des plats rougeâtres ou jaunâtres, avec des piments dedans, je n'ai pas du tout l'audace d'y toucher. Mais les habitants ils en mangent avec bon appétit, en plongeant tour à tour leurs baguettes dans le plat, y laissant leur salive ! ...

Aller aux toilettes est maintenant une tâche dure pour nous. Les toilettes ne sont en fait que des fossés creusées dans le champ, avec des planches là-dessus pour qu'on puisse placer les pieds. On peut même voir clairement des cirons qui bougent dans les fossés !

Cependant, quand on va au restaurant, les toilettes n'ont pas de grande différence que celle de la France. Et on n'a pas besoin de payer, c'est aux chefs de village (le « Cunzhang »), autrement dit, au gouvernement de payer. Aux frais des contribuables ( dont la plupart sont des paysans), les chefs mangent des mets exquis à table, ils boivent beaucoup, et ils te proposent aussi de boire  et, si tu ne le veux pas, ils penseront que tu n'est pas sympa avec eux ! les gens ont une logique bizarre, je te l'assure. Et, ce sont les chefs qui possèdent la parole, c'est à eux de décider d'aler à droite ou à gauche, et les autres n'ont plus qu'à dire des compliments. Si les petits fonctionnaires déplaisent à leurs supérieurs, ils risqueront d?être démissionnés.

D'utre part, dans la familles, ce sont les hommes qui ont la parole et qui ont le droit de taper aux femmes. Ce qui est curieux, c'st que les femmes sont souvent plus truculentes que les hommes. Elle hurlent dans la rue, avec des mots difficiles à comprendre mais qui pourrait être pris pour de très gros mots. De plus, ce sont les femmes qui ont la bourse. Quand on touche le salaire, on est obligé de le remettre à sa femme, sinon, une guerre conjugale aura lieu. Bref, dans cette campagne, pas d'élégance, pas grand-chose à apprécier.

Bon, je dois partir pour un repas offert encore par les fonctionnaires. Je t?écrirai bientôt.

Un mot de plus : j'ai appris à boire ! avec les ivrognes d'ici, il le faut bien...

Je t'embrasse,

 

 A bientôt pour de nouvelles confitures !

Par Sylvain - Publié dans : Brèves de campus
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